jeudi, 31 octobre 2019|

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Capital et idéologie


Thomas Piketty : "Toutes les sociétés humaines ont besoin de justifier leurs inégalités : il faut leur trouver des raisons, faute de quoi c’est l’ensemble de l’édifice politique et social qui menace de s’effondrer. Les idéologies du passé, si on les étudie de près, ne sont à cet égard pas toujours plus folles que celles du présent. C’est en montrant la multiplicité des trajectoires et des bifurcations possibles que l’on peut interroger les fondements de nos propres institutions et envisager les conditions de leur transformation."

"A partir de données comparatives d’une ampleur et d’une profondeur inédites, ce livre retrace dans une perspective tout à la fois économique, sociale , intellectuelle et politique l’histoire et le devenir des régimes inégalitaires, depuis les sociétés trifonctionnelles et esclavagistes anciennes jusqu’aux sociétés postcoloniales et hypercapitalistes modernes, en passant par les sociétés propriétaristes, coloniales, communistes et sociales-démocrates. A l’encontre du récit hyper inégalitaire qui s’est imposé depuis les années 1980-1990, il montre que c’est le combat pour l’égalité et l’éducation, et non pas la sacralisation de la propriété, qui a permis le développement économique et le progrès humain.
En s’appuyant sur les leçons de l’histoire globale, il est possible de rompre avec le fatalisme qui nourrit les dérives identitaires actuelles et d’imaginer un socialisme participatif pour le XXIe siècle : un nouvel horizon égalitaire à visée universelle, une nouvelle idéologie de l’égalité, de la propriété sociale, de l’éducation et du partage des savoirs et des pouvoirs."

C’est ainsi qu’est présenté, en quatrième de couverture, le récent ouvrage de Thomas Piketty : capital et idéologie, que je vais tenter de résumer ici.
Jean-Pierre Carroué

Notre première réaction de militants insoumis pourrait être d’emblée, de disqualifier l’auteur puisqu’il fut celui qui conseilla M. François Hollande, lequel obtint les résultats que l’on sait. Je balaye cet argument en rappelant que JLM a appartenu au gouvernement qui se livra au plus grand nombre de privatisations de toute la cinquième république et que nous aurions mauvaise figure, sauf à nous renier nous-même, de ne pas accepter, que les événements puissent modifier le jugement des uns et des autres. Attachons nous donc au fond de l’affaire et gardons nous des raccourcis faciles.

Le livre commence donc par un très long et indispensable détour par l’histoire qui rend d’autant plus pertinentes les propositions qui sont faites à la fin de cet ouvrage de 1200 pages. Il bat en brèche l’idée de TINA (There is no alternative) prononcée par Margaret Thatcher au début des années 1980 (et chantée depuis lors sur tous les tons par les sbires de la médiacratie qui, par un jeu de mots facile, pourrait se transformer en médiocratie, tant ils font chaque jour la preuve de leur malhonnêteté intellectuelle, de leur paresse, de leur servilité). Il s’appuie sur la plus vaste base de données actuellement disponible sur l’évolution historique des inégalités de revenus et de patrimoines, aussi bien entre pays qu’à l’intérieur des pays, compilation des travaux de plus de 100 chercheurs dans plus de quatre-vingt pays sur tous les continents. Je ne vais pas ici détailler ce long périple dans l’histoire, ce serait inutilement long et fastidieux pour celles et ceux que seules les conclusions intéressent. Je vous livre simplement la trame du bouquin pour que vous ayez une idée de l’ampleur et du sérieux du travail accompli :

I les régimes inégalitaires dans l’histoire : sont ici étudiées les sociétés ternaires (clergé, noblesse, Tiers état) pour arriver à l’invention des sociétés de propriétaires à partir de la révolution de 1789 et leurs différentes trajectoires européennes.

ll les sociétés esclavagistes et coloniales : inégalités extrêmes, importance du processus pour comprendre la structure actuelle des inégalités mondiales.

lll la grande transformation du 20e siècle : la crise des sociétés de propriétaires, les sociétés sociales-démocrates, les sociétés communistes et post-communistes, l’ hypercapitalisme.

lV repenser les dimensions du conflit politique : la frontière et la propriété, la gauche brahmane et les nouveaux clivages euro-américains, social nativisme et piège identitaire postcolonial, éléments pour un socialisme participatif au 21e siècle.

"La conclusion la plus évidente de l’enquête historique présentée ici est que l’inégalité n’est pas économique ou technologique : elle est idéologique et politique. Autrement dit, le marché et la concurrence, le profit et le salaire, le capital et la dette, les travailleurs qualifiés et non qualifiés, les nationaux et les étrangers, les paradis fiscaux et la compétitivité, n’existent pas en tant que tels... Cette approche se distingue des nombreux discours conservateurs visant à expliquer qu’il existe des fondements naturels aux inégalités. De tous temps les élites expliquent que les disparités sociales en place sont dans l’intérêt des plus pauvres et de la société dans son ensemble et que leur structure actuelle ne saurait être modifiée sans causer d’immenses malheurs. Or l’expérience historique démontre exactement le contraire ...." (C’est Piketty qui parle).

Démonstration par l’histoire

Observant les indicateurs de natalité, de santé, d’éducation, de revenus , le progrès humain existe c’est incontestable. Avec force tableaux et statistiques tout est décortiqué dans un langage accessible à tous, ce qui n’est pas la moindre des choses en comparaison du jargon volontairement scientiste et obscur des économistes en odeur de sainteté médiatique. Cependant ce progrès humain moyen, qui est l’argument massue brandi par les néolibéraux dès lors que le système est critiqué, ne doit pas faire oublier que cette évolution de très long terme s’accompagne de phases terribles de régression inégalitaire et civilisationnelle comme, en particulier, celle que nous vivons depuis la révolution néo-conservatrice des années 1980.

Se croisent donc ici l’histoire des inégalités(de revenus , salaires, patrimoine, éducation, genre, âge, profession, origine, religion, race...) et les transformations des idéologies , des croyances politiques et économiques qui les ont structurées.

De ce voyage historique , on retiendra que la révolution française n’a pas changé grand-chose à la concentration des richesses et que la France, par exemple, est tout aussi inégalitaire en 1910 que sous l’ancien régime et qu’il faudra attendre les grandes crises du 20e siècle et l’apparition de l’impôt progressif pour que le décile supérieur perde ,en revenu et en patrimoine, au profit des 40 % suivants qui constituent ce qu’on appelle désormais les classes moyennes. Quant au patrimoine des 50 % les plus pauvres la courbe progresse à partir des années1950 jusqu’aux années 1980 sans jamais dépasser 10 % du patrimoine total et s’infléchit ensuite aux alentours de 7 % de nos jours, leur part du revenu excédant à peine 20 % aujourd’hui. Bien sûr l étude ne se borne pas au cas français et toutes les trajectoires européennes ou mondiales(etats-unis, Chine , Inde , Russie, Brésil .....) sont analysées afin que le lecteur puisse mesurer les répercussions de telle ou telle décision prise aux moments clés de l’histoire.

Ainsi, concernant le pouvoir dans les entreprises et la propriété sociale, on comprend mieux pourquoi les travailleurs français doivent en appeler sans cesse à la grève pour faire valoir leurs droits, alors que leurs camarades des sociétés nordiques semblent plus disciplinés. Les libéraux et leurs nervis médiatiques, essentialisent le phénomène en affirmant sans rire que nous serions un peuple de braillards, des gaulois réfractaires comme disait l’autre.... Evidemment, c’est une foutaise ! Ils oublient de préciser que l’Allemagne(dont ils vantent sans arrêt les réussites) et plus généralement les sociétés nordiques (Suède, Autriche, Danemark, Norvège ) sont les pays qui, au sortir de la deuxième guerre mondiale, sont allés le plus loin dans la cogestion( avec toutes les limites de celle -ci qu’il conviendrait de dépasser). En Allemagne, la grande loi de 1976, généralisa aux entreprises de plus de 2000 salariés l’obligation de réserver la moitié des sièges et des droits de vote pour les représentants des salariés (un tiers pour les entreprises de 500 à 2000 salariés). Concrètement, cela signifie que les administrateurs salariés peuvent voter sur tous les choix stratégiques de l’entreprise (à commencer par la nomination et la révocation de l’équipe dirigeante, ainsi que l’approbation des comptes) et ont accès aux mêmes types de documents que les administrateurs choisis par les actionnaires. (En Suède le vote des salariés ne représente qu’un tiers des voix mais est possible à partir de 25 salariés).

Inutile de préciser que ce type d’organisation, aujourd’hui accepté par tous, résulte de fortes mobilisations syndicales et sociales. Même si cette cogestion n’est pas une fin en soi, et qu’il faut la dépasser pour accéder à une justice véritable, ce n’est déjà pas si mal et on ne peut que déplorer qu’en France, le parti "socialiste" et ses différents alliés, qui ont détenu tous les pouvoirs pendant plus de 20 ans (et qui s’étonne aujourd’hui de la déliquescence de leur base électorale) n’ait jamais abordé la question.

L’important dans cette promenade historique, outre les faits en eux-mêmes, est de bien comprendre le poids des idéologies en présence et je ne résiste pas, à l’heure où les écoles de commerce constituent le nec plus ultra de la formation (déformation ?) de nos jeunes, à l’envie de citer Erasme(le père de l’humanisme dit-on) à propos des marchands :

Une race très folle et très sordide est celle des marchands puisqu’ils exercent un métier fort bas et par des moyens fort déshonnêtes.Ils mentent à qui mieux mieux,se parjurent,volent,fraudent,trompent et n’en prétendent pas moins à la considération grâce aux anneaux d’or qui encerclent leurs doigts.Ils ont,au reste ,l’admiration des moinillons adulateurs qui les appellent en public "vénérables",probablement pour s’assurer leur part dans l’argent mal acquis.
ERASME


Eloge de la folie (1511)
Cette citation n’est-elle pas savoureuse au moment où les tenants de l’Europe marchande baptise leur programme d’échanges éducatifs “Erasmus” ?
Pour se détendre un peu ,on peut s’amuser à remplacer le terme "marchands" par "actionnaires", et, concernant les "moinillons" penser à la cléricature (hélas nombreuse )qui nous chante la messe libérale sur tous les supports médiatiques possibles et nous voilà plongés en plein 16ème siècle : voyage gratis à zéro émission carbone.....

Mais revenons à nos moutons.

Eléments pour un socialisme participatif au 21e siècle.

Donc, après avoir montré les dangers de la remontée des inégalités socio-économiques depuis la révolution néo-conservatrice des années 1980 et l’effondrement du socialisme soviétique, qui pour l’heure, débouche sur des clivages identitaires et nationalistes observés dans toutes les régions du monde, Thomas Piketty ne propose rien moins que de dépasser le système capitaliste actuel. Il développe une perspective égalitaire à visée universelle, fondée sur la propriété sociale, l’éducation et le partage des savoirs et des pouvoirs dit-il.

Quelles mesures concrètes propose-t-il pour y parvenir ?


-Partager le pouvoir dans les entreprises en appliquant sans plus attendre, et en le dépassant , le système de cogestion déjà en place dans les pays nordiques avec la moitié des droits de vote pour les salariés dans les conseils d’administration ou de direction de toutes les entreprises privées y compris les plus petites . On peut également expérimenter le fait de plafonner les droits de vote des actionnaires les plus importants. Si l’on veut réduire les inégalités, il faut évoluer vers une plus grande propriété sociale.


-Un système fiscal qui reposerait sur trois grands impôts progressifs : un impôt progressif annuel sur la propriété, un impôt progressif sur l’héritage(ces deux impôts financeraient une dotation en capital allouée à chaque jeune adulte à l’âge de 25 ans) et un impôt progressif sur le revenu(finançant le revenu de base et l’état social).

Concernant l’ impôt annuel sur la propriété, le taux d’imposition comprendrait 7 tranches allant de 0.1% pour les patrimoines les plus faibles(inférieurs à 100000€) à 90% pour les plus élevés(supérieurs à 2Milliards d’€).

L’impôt sur les successions comprendrait lui aussi 7 tranches allant de 5 % pour les héritages les plus faibles(inférieurs à10000€) à 90% pour les plus élevés(supérieurs à 2 Milliards d’€)

Il y aurait également 7 tranches pour l’impôt sur le revenu.

- Je précise que ces taux sont conformes à ce qui a été appliqué au 20e siècle dans de nombreux pays(en particulier aux états-unis et au royaume-uni) des années 30 aux années 80 qui sont les plus dynamiques jamais observées en terme de croissance économique-

Dans le calcul de Piketty l’impôt sur la propriété et l’impôt sur l’héritage permettrait donc de financer une dotation en capital correspondant à 60 % du patrimoine moyen qui est approximativement de 200000€.

Concrètement, chaque jeune adulte recevrait donc un capital de 120 000 € à l’âge de 25 ans. De fait ce système aboutirait à une forme d’héritage pour tous alors qu’actuellement les 50 % les plus pauvres ne reçoivent quasiment rien.

L’impôt sur le revenu tel qu’il est présenté ici servirait quant à lui à financer un revenu de base égal à 60 % du revenu moyen pour les personnes sans ressources et à financer l’état social.

Pour que les générations futures soient plus égales devant le capital, Piketty propose une révolution de la justice éducative que je ne détaille pas mais qui est présente et argumentée.


En conclusion
Bien sûr ce bouquin est critiqué de toutes parts et c’est bien normal. Les libéraux s’étranglent et crient au fou. Plus à gauche on dénonce le côté "croissanciste" et le manque de vision écologique. C’est sans doute un peu vrai et Piketty lui-même ne prétend pas posséder la substantifique moelle et en appelle à la délibération permanente.

Il n’en reste pas moins que, tout comme Bernard Friot qui dans " vaincre Macron", développe son idée de salaire à vie, nous sommes ici en présence d’un ouvrage qui attaque frontalement le concept de propriété privée et qui donne des solutions.

Ce n’est pas si courant et nous autres qui luttons, comme nous pouvons, pour atteindre l’inaccessible étoile d’une société juste ne pourront pas faire comme si ce livre n’avait jamais été écrit.

J’espère que ma petite bafouille, si maladroite qu’elle soit, vous aura donné l’envie de le lire.
Jean-Pierre Carroué

 
A propos du Blog du Grand-Bas-Armagnac Insoumis
Si nous avons créé ce blog, c’est pour participer à démontrer que, contrairement à ce qu’on nous serine du matin au soir, il existe une alternative à la jungle libérale qui, par usurpation du langage, nous est présentée comme étant la modernité. Ce blog est une auberge espagnole où quiconque, simple citoyen, militant politique, syndical ou associatif peut (...)
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